La grande histoire d’Amour de Biche et de Lion
- Kenza B

- 2 déc. 2012
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 déc. 2023
C’est un Animal. Un Animal sauvage, un Animal, magnifique et terrifiant, un animal fauve et chatoyant, un Animal rugissant, un Animal différent. C’est le Lion. De la savane, c’est Lui le maître.
Tous le savent et tous le respectent. Le Roi de la jungle est là, tout le monde s’écarte. Les petits bien sûr, mais aussi les grands. Même l’éléphant, du haut de sa grande sagesse, et de sa masse corporelle ne s’y frotte pas. Il préfère se tenir à distance, mais n’hésite pas si besoin à remettre les points sur les I. S’il y a un problème, il n’hésitera pas à sortir ses défenses. Mais les petits n’ont pas de défenses. Ils n’ont que leur peur pour vêtement. Ils n’ont que leur instinct pour se tenir à distance, et fuir s’il approche trop près. Et pourtant, tous veulent le voir, veulent l’observer, se rapprocher et le jauger. Tous veulent bénéficier de cette aura magnifique qui l’entoure. Tous veulent vivre dans son entourage, mais pas trop près cependant.
Attraction, répulsion… C’est le jeu qui a été mis en place entre le Lion et les animaux de la forêt. Ils l’aiment quand il est apaisé allongé, mais ne l’aiment plus quand il rugit et chasse.
Et pourtant… Le Lion n’est Lion que parce qu’il sait déployer sa crinière et rugir que c’est lui le plus fort. Le Lion n’est Lui que parce qu’il sait maintenir la paix autour de lui, et rappeler son autorité si nécessaire. Le Lion ne serait pas Lion s’il était allongé et ne vivait que d’Amour et d’Eau fraiche. Et pourtant… Parmi tous les animaux de la forêt, seule Elle savait qui il était vraiment au fond de lui. Et ce jour-là, tout le monde le saurait…
Elle était née le même jour que Lui, dans un foyer voisin mais de toute autre nature. Alors que la savane scandait “Vive l’héritier”, son foyer à elle s’esclaffait ”Quelle petite Biche aux yeux magnifiques.” Son papa et sa maman était si fiers de ses grands yeux noirs si profonds et si intelligents. Pendant qu’il grandissait dans la cour des grands, elle grandissait tranquillement au milieu des siens. Alors qu’il apprenait à rugir entre les jupons des Lionnes de la cour, elle apprenait à gambader avec les Bambis de sa génération. Alors qu’il se faisait au métier de Lion, elle apprenait à faire ses yeux de Biche.
Un jour alors qu’elle s’était éloignée du troupeau pour s’abreuver à l’eau du Lac Sacré, elle sentit son échine se dresser et tous ses poils frissonner. Sans même se retourner, elle savait… Elle savait que le moment était venu d’affronter… Affronter sa fragilité de biche aux longs cils, face aux fauves de ce monde. Elle se tourna doucement, et l’aperçut. Il marchait leeeeeentement, la crinière au vent, les yeux fermés. Il s’arrêtait parfois lorsque le vent soufflait un peu plus fort, tournait la tête vers un bruit lointain, et attendait. Il respirait leeeeeentement, en gonflant sa poitrine, et en se délectant. Un demi sourire était figé sur ses lèvres. Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Il vit un oiseau assis sur la branche d’un sole qui pleurait au-dessus de la rivière, et lui dit ”Chante pour moi s’il te plait, je suis si heureux” Et l’oiseau chanta le plus beau chant qu’elle n’ait jamais entendu. Il avait de nouveau fermé ses yeux et se délectait de tant de beauté. Tout à coup, sans vraiment s’annoncer, il commença à chanter, un chant que nul n’avait jamais entendu, un chant qu’il composait pour l’oiseau, pour les fleurs, pour les plantes, pour l’eau, pour Elle. Face à ce chant, l’oiseau en perdit la voix. Il n’arrivait pas à croire ce qui était en train de se passer. Il continua sa musique juste pour savoir où le chant irait. C’était une histoire d’amour dont nul n’avait jamais entendu parler dans la savane. Le jeune Lion disait :
”Je vois tes grands yeux noirs qui m’observent amoureusement
Je vois tes grands yeux noirs qui se ferment tout doucement
Je vois tes grands yeux noirs aussi profonds que le temps
Je vois tes grands yeux noirs voilés de ces cils magiques
Je vois tes grands yeux noirs qui n’ont d’égal que la nuit
Et la lueur de tes yeux brille comme une étoile dans le ciel
Tu es mon étoile, tu es mon guide intérieur
En toi, je vois l’éternité
Avec toi, mon monde n’est que beauté.
Avec toi, je suis Roi
Tu es ma Reine, et je ne vis et ne respire que pour toi.
Quand ma vie, me donneras-tu la possibilité, de la retrouver?
Celle qui hante mon coeur est là, je le sais!
Elle est là, tout près de moi, je le sais, je le sens…”
Et sur ce, il se tut tout à coup… En entendant ces derniers mots, Biche avait eu un mouvement de recul. Son coeur frissonnait, pas de peur ni de terreur, mais d’amour. Elle savait dès les premiers mots que le chant s’adressait à elle et elle seule dans la savane. Et qu’Il était son Roi! Il avait ouvert les yeux, et l’observait avec étonnement. L’oiseau avait suspendu son chant : ce qui se passait là était important. La savane s’était tue, plus rien ne bougeait, aucun bruit ne s’entendait. Leurs regards plongèrent l’un dans l’autre et ils surent tout de suite… Lion et Biche étaient amoureux, fous amoureux. Ce moment de grâce dura une éternité. Surtout ne pas le briser avec des mots inutiles. Surtout ne pas dire ce qui était évident. Surtout ne rien faire. Tout était dit, tout était su, tout était là, il n’y avait rien à rajouter. Elle baissa les yeux, il se pencha dans une révérence profonde. Elle sortit doucement son petit corps agile de la torpeur de cet instant magique, et s’enfuit en bondissant.
Son coeur à lui ne fit qu’un bond. Il avait tellement mal de la voir partir comme cela, si vite, alors qu’il venait enfin de la trouver.
Biche bondissait, non elle volait… Ses petites pattes touchaient à peine le sol. Elle se sentait pousser des ailes qui l’emportaient vers la vie, vers le bonheur, vers l’amour. Elle ne pensait plus rien, ne se posait plus de questions, ne ressentait plus rien… que son coeur qui battait si fort et si doucement à la fois. Ses oreilles bourdonnaient encore de la déclaration d’amour qu’elle venait d’entendre. Son regard et sa crinière majestueux étaient gravés au fond de sa mémoire, de son coeur, de son être. Elle respirait et avait le sentiment que c’est lui qui respirait à travers elle. Elle bondissait, et avait le sentiment que c’est lui qui bondissait à travers elle. Son coeur continuait le chant qu’il avait entamé au bord de la rivière :
“Mon amour, que de temps depuis notre dernière rencontre.
Mon amour, que de temps depuis notre dernière union.
Il a fallu que dans cette vie nous renaissions pour nous retrouver ici-bas.
Il a fallu que le temps donne l’accord à notre rencontre tant souhaitée depuis si longtemps.
Mon amour, que de vies sans toi, et pourtant tu as toujours été en moi.
Mon amour, je sens que tu es en moi, et je sens que je suis en toi.
Nous ne sommes qu’un même si nos corps sont distincts. Je suis toi et tu es moi.
Aussi vrai que tu es Roi, je suis celle qui étincelle au fin fond de ton coeur.
Je suis celle par qui tu respires.Tu es celui par qui j’expire.
Tant de temps pour de nouveau sceller l’union entre la Biche et le Lion”
Tout chamboulé par cette rencontre d’un autre temps, tout chamboulé par ce songe matérialisé devant ses yeux, tout heureux à l’idée que son rêve pouvait devenir réalité, Lion n’avait de cesse que de la revoir. Il allait remuer ciel et terre pour la retrouver. Il allait retourner la savane pour retrouver sa Biche adorée. Il ne pouvait plus vivre sans elle, pas une minute, pas une seconde sans elle. Respirer lui semblait pénible maintenant qu’il savait qu’elle était là mais qu’elle n’était pas avec lui. Dès qu’il fermait les yeux, il revoyait ses grands yeux noirs profonds comme les abimes, mais si vivants. Dès qu’il se mouvait, il revoyait ses bonds agiles qui l’éloignaient de lui. Dès qu’un oiseau chantait, il entendait le chant d’amour et s’imaginait sa voix qui répondait à ses mots d’amour. Il fallait qu’il la retrouve, il fallait qu’elle soit avec lui, à lui, en lui. Il n’aurait de cesse que leur union soit faite, mais comment un Lion pouvait-il être avec une Biche, d’autant plus que nous parlions du Lion Héritier. Il en perdit le sommeil. Il en perdit l’appétit. Il en perdit toute jovialité et joie de vivre. Sa Mère et son Père s’inquiétaient beaucoup pour lui : ils le voyaient dépérir devant leurs yeux et ne savaient que faire. Ils se doutaient bien que leur jeune Prince était amoureux, complètement amoureux, mais ils ne savaient qui était celle qui avait volé son coeur tendre. Ils demandèrent bien autour d’eux, mais nul n’avait entendu parlé d’amours secrètes parmi les lions. Les jeunes lionnes auraient bien aimé déclarer que c’était pour leurs beaux yeux que le Prince se mourait, mais aucune n’aurait osé déclarer des amours cachées qui n’existaient pas réellement. Si le Prince venait à le savoir, cela empêcherait toute histoire potentielle.
Le Roi Père et la Reine Mère s’approchèrent de leur grand fauve et lui demandèrent doucement :
– Mon Grand, qu’est ce qui te fait autant de peine? Dis-nous ce qui te hante, ce qui te rend triste s’il te plait. Nous ferons tout pour réduire tes peines, lui dit son père.
– Vous ne pouvez pas comprendre Père. Je vous prie d’accepter ma peine.
– Mais mon enfant, je ne peux rester à tes côtés et te voir t’amenuiser comme cela sans rien faire. S’il te plait, dis-moi ce que je peux faire pour toi.
– Père, j’aime…
– Mais mon enfant, c’est une grande nouvelle. Je suis tellement heureuse, dit sa Mère la larme à l’oeil.
– Mère, j’aime… mais pas une Lionne.
– Comment? s’écria le couple royal à l’unisson. Pas une Lionne, et qui aimes-tu donc?
– J’aime une Femelle aux grands yeux noirs, une Femelle comme la savane n’en a jamais vue d’aussi belle, une Femelle qui hante mon coeur. Si elle n’est pas mienne, je mourrai…
– Mais mon enfant, cela est contre nature. Un Lion ne peut pas prendre une autre Femelle pour épouse. Cela ne s’est jamais vu, dit le Père alarmé.
– Eh bien Père, il serait peut-être temps. Si la famille royale ne se mélange pas aux autres races de la savane, nous serons toujours vus comme des dirigeants hautains et brutaux. Notre survie passe par des alliances de sang que nous ferons avec d’autres grandes tribus de la savane. Et puis, si vous ne voulez pas, je ne marierai pas et je me laisserai mourir.
– Mon enfant, tu profères des inepties. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi ridicule. Si tu veux te laisser mourir, laisse-toi, mais il n’est pas question de laisser notre sang royal se mélanger à aucune autre race de la forêt. Jamais!!! Jusqu’à preuve du contraire, je suis encore le Roi de cette savane.” Et il rugit comme jamais il n’avait rugi pendant tout son règne.
La Mère Lionne éclata en sanglots face à son mari qui rugissait à en faire trembler tous les animaux de la savane, et de son fils qui pleurait à en remplir toutes les rivières d’Afrique.
Cette situation dura encore des jours et des jours. Père et Fils ne se parlaient pas. Le Fils se mourait doucement d’amour, et ni les supplications de sa Mère, ni les rugissements de son Père n’y faisaient rien. Ce serait comme ça et pas autrement. Grâce à sa volonté inébranlable, Lion finit par avoir raison : il pourrait épouser une Femelle de la savane. Mais cela devait se faire démocratiquement. Le jour de sa majorité, la famille royale inviterait toute les jeunes femelles de la savane à venir présenter leurs respects aux Rois, et à leur Héritier. Chacune aurait sa chance, et le jeune Lion pourrait choisir celle qui lui siérait parmi toutes.
L’annonce fit fureur dans la Savane. Tous les animaux, les arbres, les ruisseaux passaient le message : le jeune Lion allait choisir épouse parmi les Femelles de la savane, et ce ne serait pas une Lionne. Nul ne pouvait le croire, nul ne pouvait imaginer qu’un animal puisse s’unir à une autre race, encore moins un Lion, encore moins le Lion Héritier. Et pourtant, l’annonce était claire : les Rois invitaient tous les animaux de la forêt à l’anniversaire de majorité du jeune Lion où toutes les Femelles de la Savane lui seraient présentées. Et parmi elles, il choisirait son épouse…
Le jour de sa majorité, Lion ne tenait plus en place. Son coeur battait la chamade depuis que ses parents avaient enfin accepté. Il avait dédié tous ces derniers jours à se remettre en forme, à se nourrir, à s’exercer, à se nettoyer, et surtout à s’assurer que la nouvelle était bien diffusée de par la Savane. Il avait activé tous ses réseaux, tous les réseaux de son père, tous les réseaux de la savane pour s’assurer que tous étaient de la partie. Il avait surtout activé certains réseaux particuliers, qui lui assuraient que toutes les biches seraient là le jour J. Depuis le lever du jour, il tournait en rond. Son coeur oscillait entre ”Elle sera là, je suis sûr!” et ”Mais c’est clair qu’elle ne viendra pas : elle ne t’aime pas”. Il ne pouvait faire entendre raison à son coeur. En tous cas si elle ne venait pas, il remuerait toute la savane pour la retrouver. Elle était sienne, et c’était comme ça…
Au coucher du Soleil, il apparut sur la colline, et en bas dans la vallée, il les vit. Ils étaient tous là et bien là : les animaux de la Savane étaient là par milliers, par dizaine de milliers, il y en avait jusqu’à l’horizon, et tous scandaient ”Vive le Prince! Vive notre Prince!” Il s’assit avec ses parents, et la procession commença : chaque race d’animaux présentait ses femelles les unes après les autres. Elles étaient toutes belles, très belles. Les girafes avaient paré leurs longs cous de colliers de fleurs. Les éléphantes avaient lustré leurs défenses. Les phacochères s’étaient tatouées de boues sacrées du Grand Lac. Les hippopotames avaient revêtu leurs tutus blancs. Les flamandes avaient repassé leurs robes roses. Les hérissonnes avaient coiffé leurs piques. Les impalas rentrèrent en dansant par petits sauts. Les Tigresses montrèrent leurs crocs de manière très suggestive. Les Buffles s’avancèrent en rang serré, la tête haute vers les cieux. Les grands oiseaux faisaient de grands vols majestueux au-dessus de leurs têtes. Puis vint le tour des Biches. Elles s’avancèrent têtes baissées, toutes de fauve vêtues. Son coeur ne fit qu’un bond, et se serra comme un poing “Comment allait-il la reconnaître parmi toutes? Elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.” Sans s’en rendre compte, il grogna, et le silence se fit. Les Biches levèrent leur tête, et il la vit…
Elle était là, magnifique parmi toutes, différente parmi ses semblables, ses yeux profonds de noirs vêtus ne le quittaient pas. Ses yeux ne communiquaient aucune peur. Ils ne communiquaient que de l’amour et une reconnaissance profonde. Plus personne ne bougeait dans l’assemblée. Les Rois avaient levé la tête pour voir ce qui se passait. Lion se leva et s’approcha très lentement. Ses yeux étaient enfoncés dans ceux de Biche. Ses yeux ne la quittaient plus. Il revoyait tous leurs passés communs, toutes les vies qu’ils avaient eues ensemble, toutes leurs unions sacrées, tous leurs moments. Et il sut… et elle sut… que cette fois aussi l’union serait parfaite. Il s’approcha, et elle s’apprêta. Elle était prête à le recevoir. Elle désirait le recevoir, le recevoir dans sa vie, le recevoir dans sa chaire, le recevoir en elle. Elle était prête! Il était prêt! Elle leva la tête et tendit la gorge. Elle se sentit partir : elle n’était plus, elle faisait partie du Lion.




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