Mater Africa – Roman – Extrait
- Kenza B

- 20 janv. 2020
- 16 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 déc. 2023

Première partie :
Aube فجر
Mariame, la mère
Fin des années 1950 dans le delta du Sine Saloum séparant la Gambie de la Petite-Côte au sud du Sénégal
Écoute méditative suggérée : Appel à la prière à Dakar https://www.youtube.com/watch?v=nTGBUnqAOUk
L’appel de l’aube
Je te le dis en vérité
ce jour même
avant que le muezzin chante le crépuscule
tu me renieras trois fois
Lorsque l’aube de ce jour eut paru, la voix du muezzin s’éleva. Elle appelait les hommes à la prière du Fajr.1 Elle témoignait sa gratitude au Créateur de ce nouveau commencement.
آلله
Allaaaaaaaaaaaaaah : les voyelles, toute la nuit contenues dans le for intérieur, déployèrent leurs L, lâchant la corde vocale pour s’envoler, gris messagers, par toutes les voies ; rasant les écailles de la terre par les allées poussiéreuses du village jusqu’à trouver repos sur les branches des baobabs. Refermant leurs L, les messagers s’abandonnèrent au silence de l’instant. Le grondement du fleuve Saloum reprit possession de l’espace sonore.
أكبر
Akbar ! Le superlatif absolu. Un témoignage. La reconnaissance de Sa grandeur.
أشهد أن لا إله إلا الله
أشهد أن محمدا رسول الله
Achhadou ane la ilaha illa Allah. Achhadou anna Mouhammadane rassoulou Allah. Délicatement, les voyageurs couleur perle égrenèrent leur message – il n’y a de Dieu que Allah, Mohammed est le prophète de Allah – à travers la nature qui se chargeât de le relayer à tous les êtres. Mais comme les hommes, pris dans la somnolence de leurs âmes, n’entendaient pas, les messagers répétèrent leur témoignage une seconde fois.
حي على الصلاة
حي على الفلاح
D’autres messagers s’envolèrent de la cage du muezzin vers les hommes persistant dans leurs ronflements.
Les émissaires roucoulèrent à leurs oreilles : Hayya ala assalat, Hayya ala elfalah, venez à la prière, venez à la félicité. Certains alors s’éveillèrent : ouvrant leurs âmes, ils entendirent le message qui leur était délivré.
الله أكبر
لا إله إلا الله
Allahou Akbar, La ilaha illa Allah : Allah est le plus grand, il n’y a de Dieu que Allah.
Le muezzin se tut. Longtemps, le fleuve Saloum relayât son appel.
Mariame, femme sérère
Lorsque le gris du jour nouveau eut filtré dans la case, Mariame en sortit. Elle se pencha bas pour éviter la caresse des palmes du toit sur son dos. Déployant sa ligne, elle offrit son visage à la lumière : sa peau avait la teinte de la terre des berges du Saloum ; ses lèvres ourlées, des fleurs de frangipanier en éternelle éclosion à l’ombre de son nez épaté ; ses cheveux lâchés, un épais feuillage enveloppant ses épaules, le haut de son dos, cachant les fruits de sa poitrine. A bientôt trente ans, Mariame, femme sérère2, incarnait la beauté du Sine Saloum.
Mariame ouvrit une caisse en bois d’où elle sortit une calebasse remplie de graines. Alors qu’elle marchait vers le pigeonnier au fond de la cour, ses hôtes battirent des ailes. Elle ouvrit la porte grillagée et pénétra dans l’espace qu’elle leur avait créé de plantes grimpantes, de cordelettes attachées de part en part en perchoirs, de mangeoires métalliques qu’elle remplit de grain. Un pigeon voleta et se posa sur la large épaule de Mariame.
L’oiseau roucoula à l’oreille de la femme. Chant d’espoir ou triste plainte ? Mariame leva vers lui des yeux étincelants de rosée. Elle pleurait le lever de ce jour, le jour du départ. Ce matin même, ses enfants allaient quitter le Sénégal, leur terre-mère, pour le Maroc, pays de leur père ; Mariame ne serait pas du voyage.
Le volatile gonfla son plumage et, de son aile, essuya les larmes de la mère.
Annonce du départ
Son mari, Hadj3 Omar, leur avait annoncé sa décision quelques semaines plus tôt. Comme tous les soirs après le diner, il trônait sur son fauteuil au milieu du salon, les enfants assis à ses pieds. Egrenant son chapelet de perles d’argent, il murmurait des prières à voix basse, les yeux mis clos. Ce soir-là, il avait finalisé ses incantations par un long raclement de gorge, puis il avait parlé :
– Nous partirons au Maroc avant la saison des pluies.
En entendant cette annonce, les enfants avaient arrêté leurs jeux et levé des yeux chargés d’incompréhension vers leur père. Hadj Omar s’était alors lancé dans des explications, et un frisson avait parcouru le corps de Mariame car son mari ne justifiait jamais ses décisions. Levant les yeux vers l’horloge accrochée au mur de la case, elle s’était accrochée au son familier de son balancier :
Tic
– … vous êtes marocains…
Tac
– … contribuer au développement de votre pays…
Tic
– … période de reconstruction post-coloniale…
Tac
– … besoin de toutes ses forces vives…
Tic
Hadj Omar s’était de nouveau éclairci la gorge avant de conclure.
– … mon frère, Farid, vous accueillera à Tanger.
L’horloge avait sonné les huit coups de vingt heures, et Hadj Omar s’était levé marquant la fin de la journée. Les enfants avaient embrassé sa main et s’étaient précipités vers leurs lits.
Plus tard, lorsqu’il avait rejoint leur lit conjugal après la prière, Hadj Omar avait murmuré :
– Ils seront mieux au Maroc : je ne sais pas comment va évoluer la situation au Sénégal… Regarde ce qui se passe en Algérie.
– Je comprends, Hadj, mais ils ne peuvent pas partir sans nous…
Hadj Omar avait haussé le ton :
– Nous les rejoindrons dès que j’aurai organisé mes affaires ici.
– Et Nourredine ?! Je l’allaite encore…
Pointant son index vers elle, il avait clôt la conversation :
– Tu ne vas pas me laisser tout seul ici quand même ?!
La fleur de frangipanier de ses lèvres s’était fanée et Mariame avait tourné le dos à son mari, lui cachant la pluie de ses yeux.
C’était au début de la saison sèche, et le temps les séparant de l’hivernage, du départ, avait coulé aussi sûrement et irrémédiablement que le fleuve Saloum vers l’océan.
Petit patron
Alors qu’elle ressortait du pigeonnier, Mariame vit le voile à l’entrée de la case s’écarter. Son mari sortit, tenant dans sa main le bas de sa tunique en bazin4 anthracite pour ne pas être entravé. Une fois à l’extérieur, il se redressa et coiffa sa tête d’un tarbouche brodé de fils d’argent. Hadj Omar, commerçant marocain prospère, était un minaret, aussi droit que celui du village qui pointait derrière le muret de la case. Il s’était levé bien avant l’aube et, ses ablutions faites, avait attendu l’appel du muezzin, égrenant les perles de son chapelet.
Sa voix tonna dans la cour :
– Les enfants, dépêchez-vous. Yallah, allons-y !
Leur fils aîné sortit aussitôt. A douze ans, Mohammed était un roseau, déjà haut mais encore frêle, facilement recourbé par les vents. En sortant de la case, Mohammed se prit les pieds dans sa tunique, se rattrapant de justesse à une palme du toit. Il se redressa et plaça son tarbouche sur sa tête dans le même geste que Hadj Omar auparavant. La ressemblance physique entre père et fils n’était pas frappante mais l’enfant métissé avait adopté les gestes du père marocain, ce qui lui valait d’être appelé “ petit patron ” par les employés des magasins de tissus de Hadj Omar.
Mohammed s’adossât au tronc du palmier planté au milieu de la cour ; son visage était crispé de douleur. La veille, il s’était plaint à Mariame de maux de ventre. Elle avait préparé une infusion de Kinkéliba5 que Mohammed avait acceptée avec empressement contrairement à son habitude. Alors qu’il buvait le breuvage médicinal, son fils avait ressenti une forte douleur à l’estomac, et s’était laissé aller, l’espace d’un instant, contre l’épaule de Mariame :
– Tu as peur, Mohammed ?
Le garçon s’était aussitôt écarté :
– De quoi parles-tu ? Pourquoi aurais-je peur ?… De toutes façons, je ne resterai pas longtemps au Maroc : dès que j’aurai fini mes études, je reviendrai pour développer nos affaires… dans quatre ou cinq ans tout au plus.
Tout en traversant la cour, Mariame enveloppa de son regard bienveillant Mohammed qui évitait de la regarder.
Elle pénétra dans la case et cligna des yeux pour les habituer à la pénombre. Sur la psyché, elle vit le reflet de Amina, la benjamine de ses filles. Amina, une fleur qui n’appartenait pas vraiment à ces contrées, tenant davantage de cette fleur décrite dans la poésie de Pierre de Ronsard que les enfants avaient apprise à l’école : mignonne rose qui, sept ans plus tôt, avait éclose, la scrutant de ses yeux gris, se demandant peut-être comment une terre aussi noire avait donné naissance à un si délicat bouton de rose. Amina s’admirait dans la glace, arrangeant les plis de sa robe de flanelle gris bleue achetée spécialement pour le voyage, lissant ses cheveux, souriant à son sourire.
Habiba, l’aînée des filles, était déjà prête. La même robe assombrissait davantage son teint noir et la faisait paraître plus âgée que ses huit ans. Petite femme sénégalaise tirait les draps de leur lit commun pendant que sa sœur admirait sa beauté. Des appels parvinrent de la chambre du fond où dormait le dernier des enfants. Habiba lâcha tout et courut :
– J’arrive, bébé Nourredine.
Quelques instants plus tard, Mariame entendit les rires de l’enfant répondant à la question de sa sœur :
– Bonjour, Nourredine, tu as bien dormi ?
Tout à coup, Amina s’écarta du miroir et se précipita vers le lit qu’elle défit, fouillant à l’intérieur des draps, le visage tendu jusqu’à le trouver :
– Bonjour mon bébé Noure. Tu as bien dormi ?
Le bébé Noure de Amina : un poupon en tissu que Hadj Omar avait offert aux fillettes à son retour d’un voyage à Manchester où il s’approvisionnait en textiles pour ses magasins. C’était peu après la naissance de Nourredine. Les filles ne s’étaient pas disputées le poupon : préférant s’occuper de son jeune frère, Habiba l’avait abandonné à Amina qui en avait fait son “ bébé Noure ”.
Habiba revint dans la pièce principale, serrant Nourredine contre son coeur, et se tint aux côtés de Amina qui berçait son “ bébé Noure ”. Mariame sourit aux deux filles si différentes sorties de son ventre.
L’enfant Baobab
Plus jeunes, Habiba et Amina faisaient semblant de ne pas se connaître pour rire de la tête de leurs nouvelles connaissances lorsque celles-ci apprenaient leur lien de sang. Mais ça, c’était avant leur rentrée scolaire à la mission française de Kaolack6, petite école où les enfants, fils des quelques notables de cette bourgade sur la rive droite du Saloum, se connaissaient tous. A la récréation, Habiba avait entendu des filles surnommer sa sœur “ la marocaine ” et elle “ la sénégalaise ”, surnoms que leurs camarades avaient tôt fait d’adopter.
Habiba en avait pleuré, la tête posée sur les genoux de Mariame qui brodait un chemisier pour le poupon Noure, assise à même le sol de la cour. Mariame avait posé son ouvrage pour caresser les cheveux de sa fille aînée :
– Abibatou, ma fille – lorsqu’elles étaient seules, Mariame appelait toujours sa fille Abibatou ; jamais devant Hadj Omar – est-ce que tu es sénégalaise ?
Entre deux hoquets, Habiba avait acquiescé :
– Oui, maman.
– Est-ce que tu es marocaine ?
– Je ne sais pas, maman.
– Pourquoi ne sais-tu pas, ma fille ?
– Papa est marocain, mais je ne connais rien du Maroc ; je n’y suis jamais allée.
La main de Mariame s’était posée sur l’épais lit de mousse couvrant la terre noire de Habiba. Après un court silence, elle lui avait demandé :
– Si tu étais un arbre, ma fille, lequel aimerais-tu être ?
Étonnée, Habiba s’était redressée. Elle n’avait hésité qu’un bref instant avant de répondre :
– Un baobab, maman… Celui qui plonge ses racines dans le Saloum que les enfants escaladent pour plonger dans le fleuve.
– Très bien. Lève-toi et mets-toi debout devant moi.
Habiba s’était exécutée.
– Ferme tes yeux maintenant.
La voix de Mariame s’était approfondie :
– Abibatou, ma fille, ressens la terre sous tes pieds. Tu la sens ?
Habiba avait remué ses pieds pour les enfoncer dans le sableux du sol de la cour.
– Imagine que des racines sortent de la plante de tes pieds… des racines épaisses, noueuses qui s’enfoncent au cœur de la terre… à la recherche de l’eau et des nutriments dont l’arbre a besoin…
Habiba avait légèrement baissé la tête vers le sol.
– Imagine que ton corps est le tronc épais d’un baobab plusieurs fois centenaire… ses branches sortent de tes épaules, de tes mains, de ta tête, et s’élèvent vers le ciel… des branches solides sur lesquelles des enfants peuvent grimper, jouer, sauter…
Habiba avait froncé les sourcils, certainement sous l’effort demandé par cette visualisation.
– Abibatou, ma fille, répète derrière moi : je suis un baobab… mes racines sont ancrées dans la terre du Sénégal… et du Maroc… plongeant dans les profondeurs de l’Afrique… pour me nourrir… et permettre à mon tronc de grandir… à mes branches de s’élever vers le ciel.
Les lèvres de Habiba avaient répété ces paroles.
Mariame avait tourné autour de sa fille comme un pèlerin autour de la Mecque, murmurant des incantations qu’elle seule pouvait entendre : mon Dieu protégez cette enfant et donnez-lui la force de vivre dignement sans avoir honte de ce qu’elle est.
Puis, levant les bras de sa fille vers le ciel, Mariame avait prononcé à voix haute :
– Je suis un baobab. Je suis un baobab.
Quelques jours plus tard, alors qu’elle déposait ses enfants à l’école, Mariame avait vu une grande fille, enfant blanche, pointer du doigt Habiba en disant “ la Sénégalaise ”. Habiba s’était agrippée à son bras. Juste le temps d’un instant. Puis ses yeux avaient retrouvé leur sourire. Tête haute, pieds enfoncés dans le sol, les lèvres de Habiba avaient silencieusement murmuré des paroles que seule Mariame avait entendues :
– Je suis un baobab. Je suis un baobab.
Départ du Sine Saloum
Le cri de joie de Nourredine ramenât l’attention de Mariame vers la case :
– Maman !
Elle ouvrit ses bras, branches accueillantes où le moineau frisé trouva refuge aussitôt. Les filles, qui ne l’avaient pas aperçue jusque-là, pépièrent également, volant aussitôt vers elle.
Un raclement de gorge provint de la cour et, autoritaire, la voix appela :
– Les enfants, dépêchez-vous !
– Oui, Hadj, ils arrivent.
Mariame embrassa les trois enfants, puis les poussa à l’extérieur de la case. A peine sortie, Amina revint pour prendre le poupon Noure qu’elle avait oublié sur le lit. La cadette sortit en trottinant après avoir jeté un dernier coup d’œil au miroir.
Mariame noua ses cheveux en chignon haut sur le sommet de son crâne, échangea son boubou contre une robe boutonnée jusqu’au cou et, sans regarder dans le miroir le reflet de cette femme sérère, mère couleur terre de quatre fruits si dissemblables, elle sortit.
Dehors, tout était en paix. Les yeux mi-clos, son mari récitait entre ses lèvres des versets du coran, sa main caressant la tête de Amina qui berçait le poupon Noure en chantonnant : “ Bébé Noure, bébé Noure, dormez-vous ”. Habiba balayait du regard l’espace familier où deux coqs noirs picoraient les restes du diner de la veille ; où le chien, bâtard au terne pelage, tirait sur sa corde pour la rejoindre, elle qui le nourrissait habituellement. Nourredine était captivé par un lézard qui escaladait le tronc du palmier. Le visage de Mohammed ne reflétait plus de souffrance.
La voix tempêta contre elle :
– Ce n’est pas trop tôt. Tu veux qu’on rate le bateau, c’est ça ?! Yallah, allons-y !
La procession se mit en marche en silence. Leur progression vers l’embarcadère était lente. Le chemin n’y était pour rien, sentier tracé par le passage quotidien des habitants et de leurs bêtes chargées de marchandises qui allaient irrémédiablement vers le fleuve, seule issue possible pour quitter cet îlot au cœur du Sine Saloum.
Alors que Mariame s’absorbait dans l’observation des signes annonciateurs de pluie, Hadj Omar les somma de continuer à avancer et rebroussa chemin vers la case où il avait oublié quelque chose. Leurs pas continuèrent à marteler la poussière sur la terre sèche qui se languissait de l’hivernage. Hadj Omar revint quelques instants plus tard, reprenant sa place à la tête du cortège.
Bientôt, on vit le fleuve Saloum.
Nourredine se détacha de sa sœur Habiba et courut vers Mariame qui l’accueillit contre son cœur :
– Maman, je ne veux pas partir. Maman, s’il te plait.
Mariame se mordit les lèvres et tapota le dos de son petit, attirant son attention vers la charrette tirée par un âne qui les dépassait, sa plateforme emplie de villageois se rendant à un marché voisin. Nourredine battit des mains, et reçut en échange sourires et bénédictions.
Au bout du chemin, le comité d’accueil attendait : tous les employés du petit magasin de tissus, chaussures et vêtements que Hadj Omar avait ouvert dans le village, étaient là. Accompagnés de leurs familles au grand complet, ils étaient venus souhaiter un bon voyage au “ patron ”. Les hommes se mirent en position pour aider Hadj Omar et les enfants à descendre vers l’embarcadère de fortune, trois mètres en contrebas d’une pente raide où pierres et racines de palétuviers formaient des prises naturelles. En saison de pluie, l’eau montait jusqu’au chemin, transformant la poussière en boue que foulaient avec précaution les hommes et leurs bêtes, les montures et leurs cavaliers. C’était alors que les enfants grimpaient sur le baobab pour plonger dans le Saloum. Mohammed avait tant aimé le faire lorsqu’il était petit, tout comme Habiba et Amina. Mais depuis que les bourgeons avaient pointé sur la poitrine de l’aînée, Hadj Omar avait interdit aux filles de se prêter à ces jeux de garçons. Mariame les emmenait donc sur une plage isolée où elles s’ébrouaient avec pour seuls témoins les oiseaux, les arbres et le fleuve. C’était leur secret de femmes ! Son bébé quant à lui ne nagerait pas dans le Saloum : Nourredine grandirait sur les berges de la Méditerranée.
Mariame descendit en dernier sans l’aide des hommes de main de Hadj Omar.
Dès que tous furent sur la plage, les employés entourèrent le “ patron ”, écoutant attentivement ses recommandations que Mohammed, l’aîné, confirmait d’un hochement de tête :
– Cheikh, tu es en charge du magasin et de la caisse. Le stock de tissus est sous ta responsabilité. Maîtrise les ventes et ne te fais pas avoir dans les négociations. Fais attention aux Gambiens : ce sont de vrais filous.
– Oui, patron.
Cheikh Ndiaye, homme de confiance de Hadj Omar, déjà à ses côtés lorsque Mariame était devenue épouse Ben Jalloul.
– Vous !
La voix fit sursauter les deux assistants de Cheikh.
– Oui patron, répondirent à l’unisson leurs voix tremblantes.
– Vous irez réceptionner la marchandise au port de Kaolack dans quinze jours. Partez la veille et revenez au plus tôt, sans trainer en route. Cheikh vous donnera de quoi subvenir à vos besoins.
– Oui, patron.
– Et toi…
Hadj Omar agita son index vers un garçon à peine plus âgé que Mohammed. Idriss, seul héritier mâle de Cheikh Ndiaye, avait été prénommé par Hadj Omar du nom du roi fondateur de la ville de Fès dont était originaire son mari.
– Sois un peu moins tête en l’air. Si tu fais une seule sottise, wallahi, tu entendras parler de moi à mon retour.
Sans un mot, Idriss avait acquiescé, gardant les yeux baissés, son haut front perlé de la rosée de peur provoquée par les paroles de Hadj Omar, bienfaiteur de sa famille.
Hadj Omar laissa ses obligés lui baiser les mains y compris les enfants et les femmes qui accoururent vers lui. Comme à son habitude, il leur glissât des pièces dans la main qui disparurent aussitôt dans les replis de leurs tuniques et boubous. Pères, mères, et bambins se jetèrent alors sur les mains du “ petit patron ” qui les retira vivement sans se laisser embrasser. Mohammed serra contre son cœur les enfants et tapota affectueusement les épaules des femmes qu’il connaissait depuis toujours.
Mariame s’éloigna de la foule pour s’asseoir sur la racine du baobab au bout de la plage. Elle déboutonna le haut de sa robe, invitation aussitôt acceptée par Nourredine qui accourut pour s’abreuver à la source maternelle, pour s’enraciner dans sa terre natale. L’enfant dégagea sa poitrine et mordit le téton pour assurer sa prise. Prenant sa source dans le baobab dont les racines plongeaient dans les eaux troubles du Saloum, la sève de Mariame irrigua l’homme en devenir. Harmonie parfaite, saluée par l’atterrissage d’un héron cendré sur la berge.
Habiba et Amina vinrent se nourrir du silence de cet instant, se blottissant contre leur mère. Amina mit son poupon Noure contre son sein, dans un geste imitant l’allaitement.
Sur l’autre berge du fleuve, le soleil se levait ; une chape de nuages le cacherait bientôt sans en atténuer la chaleur. Un chant d’oiseau s’éleva des palétuviers auquel répondit le gazouillis de Nourredine. Une pirogue apparut à l’horizon, sa voile de fortune gonflée par le vent qui emmènerait ses enfants loin de leur terre natale, de leur terre-mère, de leur Mama-riame. Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Elle les ferma et inspira l’odeur marine du Saloum : mon Dieu protégez mes enfants donnez-moi la force d’accepter. Que Votre Volonté soit faite.
Des lèvres embrassèrent sa main. Mariame ouvrit les yeux pour voir Mohammed, son aîné, qui la saluait. Ses yeux écarquillés s’accrochèrent à Cheikh Ndiaye, debout devant elle, qui confirma : le moment était venu. Mariame attira son aîné vers elle, l’écrasant contre son cœur :
– Prends soin de ton frère et tes sœurs, mon fils. N’oublie pas que tu es l’aîné.
Le corps de Mohammed ploya, roseau fragile, qu’il redressa aussitôt, se dégageant de l’emprise de Mariame. Il s’éloigna sans se retourner. Habiba, jeune pousse de baobab, et Amina, bouton de rose, s’enracinèrent en elle, leurs mains accrochées à son cou, leurs têtes cognant sa poitrine, leurs lèvres embrassant sa peau craquelée. S’accrochant à la racine de l’arbre pour ne pas chavirer, Mariame murmura à l’oreille de Habiba :
– Prends bien soin de tes frères et ta sœur, ma fille. Sois une mère pour eux, sois une mère pour toi-même. Je sais que tu en as la force, Abibatou.
Habiba pleurait en silence alors que Amina répétait comme une litanie :
– Maman, maman, maman…
Mariame repoussa gentiment sa cadette, et essuya la rosée sur les pétales de ses joues :
– Ne pleure pas, Aminata, nous nous retrouverons bientôt. Je vous rejoindrai au Maroc dès que ton père aura réglé ses affaires ici. Prends bien soin de toi, tu es une grande fille maintenant.
Cheikh Ndiaye prit les mains des deux fillettes, les emmenant vers la pirogue à voile.
Une des femmes présentes tendit alors les bras pour prendre Nourredine. Mariame leva ses yeux vers elle sans la voir, des yeux fous, sauvages, et montra les dents. La femme eut un mouvement de recul. Mariame pressa le bout de son sein, aspergeant le visage de l’enfant de lait qu’elle lécha alors comme un chat. Nourredine écarquilla les yeux mais ne dit rien. Mariame tendit alors le fruit de ses entrailles à la femme, sans un mot, ses yeux ayant retrouvé leur douceur.
Comme dans un rêve, Mariame vit ses enfants marcher vers l’embarcation qui leur ferait remonter le fleuve Saloum jusqu’au port de Kaolack où ils prendraient un bateau pour Dakar, puis le paquebot qui les emporteraient vers le Maroc et leur nouvelle vie.
Mariame vit Hadj Omar s’éloigner vers l’autre côté de la plage où l’attendait une femme jeune, bien plus jeune que Mariame qui avait déjà trente ans et quatre enfants. La jeune femme, dont les seins commençaient à peine à pointer, était accompagnée par la marieuse du village. Hadj Omar tendit la main vers la jeune femme qui s’empressa de l’embrasser, longtemps. Il sortit de sa poche quelques billets qu’il tendit à la matrone, et s’en revint vers l’embarcadère, enveloppé par les imprécations de la vieille et les sourires de la jeune. Sans un regard pour Mariame, il monta sur la pirogue à voile, s’installant à sa proue. Cheikh Ndiaye fit monter les enfants, et embarquât en dernier.
Dès que tous furent à bord, les deux matelots enfoncèrent leurs rames dans la boue et le bateau s’éloigna.
Mariame, les pieds enfoncés dans le sableux de la plage, agitait sa main vers ses enfants.
Lorsque Nourredine réalisa qu’elle ne viendrait pas, il se mit à hurler :
– Maman, viens ! Maman, viens !
Il s’arracha des bras de Cheikh Ndiaye et courut vers l’arrière de la pirogue. Au moment où il allait se jeter à l’eau, la main de Hadj Omar le rattrapa fermement et la deuxième s’abattit sur sa joue. Nourredine mordit son père mais ne réussit pas à se dégager de son emprise. Dans un geste de rage, les yeux voilés par les larmes, l’enfant attrapât le premier objet à sa portée qu’il jeta dans le fleuve.
Dès qu’elle réalisât qu’il s’agissait du “ bébé Noure ” de Amina, Mariame pénétra dans le fleuve et marcha dans l’eau en direction du poupon. Elle réussit à le rattraper mais, entravée par ses tissus, la boue, et les végétaux aquatiques, ne put aller plus loin.
Amina, penchée à l’avant du bateau, la main tendue vers sa mère, tourna des yeux suppliants vers son père. Hadj Omar détourna le regard, ordonnant aux hommes de continuer à ramer. Le visage de Amina se fana sans qu’aucune plainte ne sortît de sa bouche.
C’est alors que Mariame hurla. Un cri aigu s’éleva vers le ciel qui l’accueillit et le renvoya vers la mangrove alentour en rugissement de lionne blessée.
Il tonna, et les premières pluies de la saison tombèrent dans le Saloum.
1 Fajr : Première prière du jour. Littéralement, l’aube.
2 Sérère : Troisième ethnie du Sénégal, essentiellement présente au sud de la région de Dakar et jusqu’à la frontière gambienne.
3 Hadj : Titre donné à celui qui a effectué le pèlerinage à la Mecque, cinquième pilier de l’Islam.
4 Bazin : Tissu en coton damassé de couleur unie.
5 Kinkéliba : Arbuste du Sénégal, dont les feuilles sont connues pour leurs propriétés diurétiques, dépuratives et digestives.
6 Kaolack : Port fluvial sur la rive droite du fleuve Saloum.
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