Vingt ans
- Kenza B

- 3 mars 2015
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 déc. 2023
Claire est réveillée par un léger mal de ventre, une pointe de douleur fugace. Rien de bien méchant. Elle tend la main vers l’autre côté du lit, touche la peau de son amant. Ses doigts l’effleurent, suivent une courbe, s’enfoncent dans un creux. Ils reviennent en arrière, escaladent un renflement, une rondeur bien en chaire. Elle se tourne sur le côté et se fond dans le grand corps nu tout de muscles vêtu. Marc émet un grognement. Claire appuie ses lèvres au milieu du dos, entre les deux omoplates et goutte la peau encore salée de sueur. Marc gémit.
La douleur au bas du ventre s’exprime de nouveau. Claire appuie sa main à l’endroit qui parle, sous le nombril, à droite, vers l’ovaire. Elle se hisse sur son coude, embrasse Marc sur l’épaule, à la naissance du cou, au creux de l’oreille, au coin de l’oeil, à la commissure des lèvres. Elle roule de l’autre côté du lit et se lève d’un bond, agile malgré sa quarantaine. Elle enfile sa nuisette, son peignoir et ses chaussons à talon assortis, achetés spécialement pour l’occasion. Elle sourit de sa coquetterie. Elle ne pensait plus en être capable après tant d’années de solitude. Mais c’est ce que lui inspire Marc. Il est tellement spécial, tellement unique parmi tous ceux qu’elle a connus, tellement différent de tous ceux qui ont hanté ses rêves les plus fous, tellement réel. Elle se retourne vers le lit, admire son corps parfait, et exprime sa gratitude à qui de droit. Merci de ce bonheur ! Merci !
La douleur se fait plus précise, plus tenace. Claire doit se pencher en avant pour la laisser passer. Elle respire un grand coup, se redresse et descend dans la cuisine. Elle se prépare une tasse de café léger, à l’américaine, comme elle l’aime, et s’installe sur la table à manger face à la baie vitrée qui s’ouvre sur son minuscule jardin. Elle sourit aux arbres jaunes, aux fleurs d’automne, au ciel gris bas, au nain qui veille sur son royaume. Elle embrasse du regard tout le fruit de son travail, de sa persévérance, de sa conviction profonde que les choses allaient bien tourner dans sa vie, malgré tout…
Aie ! Rappel à l’ordre. La douleur demande de l’attention. C’est toujours au même endroit qu’elle apparaît depuis vingt ans. Ca n’est plus trop gênant, ça l’a été cependant, pendant longtemps. Avant elle la rejetait, maintenant elle l’écoute. Quand elle revient, Claire sait qu’elle doit régler quelque chose avec elle-même. Un rappel intérieur en quelque sorte pour traiter les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Elle pose sa tasse de café, se redresse sur sa chaise, pose les deux mains sur son ventre, ferme les yeux et inspire par le nez, lentement en gonflant la poitrine, puis les côtes, puis le ventre. Elle expire par la bouche, encore plus lentement, vide le ventre, les côtes, la poitrine en dernier. Elle continue ses inspires-expires dans le même rythme en gardant son attention centrée sur l’ovaire droit. Quand j’inspire, je suis consciente de ma douleur… Quand j’expire, je relâche ma douleur. Vrrr Vrrr Vrrr… Quand j’inspire… Vrrr Vrrr Vrrr… Quand j’expire… Vrrr Vrrr Vrrr… j’inspire…
Claire ouvre un oeil pour voir qui appelle de bon matin : ‘Choupinette’ apparait sur l’écran. Elle décroche au plus vite. Allo mon coeur !, mais Marie a déjà raccroché. Claire tente de la rappeler. Le téléphone de sa fille sonne occupé. Elle essaie de nouveau. Toujours occupé. Encore une fois. Le téléphone passe directement sur messagerie. Allo ma puce, c’est maman. Je suis désolée, j’ai raté ton appel. Ah, je crois que tu m’as laissé un message. Je te rappelle, ou rappelle-moi parce que ton téléphone est sur messagerie. Bisous chérie.
Claire raccroche, son téléphone vibre de nouveau, c’est la messagerie vocale. Bonjour, vous avez un nouveau message. Si vous souhaitez l’écouter, appuyez sur dièse. (Dièse). Bonjour maman, c’est Marie. J’espère que tu vas bien et que tu as passé une belle soirée. (Silence). Je suis vraiment très heureuse pour toi, maman. Marc est vraiment un type génial. (Silence). Je suis désolée de te déranger avec mes histoires, ce matin en particulier. Je suis à l’hôpital Port Royal en ce moment. Je rentre au bloc à 10h pour une (sanglots). Je suis désolée maman, je n’ai pas voulu t’en parler plus tôt. Ne t’inquiète pas. Raph est avec moi. Tout va bien se passer. Je t’aime.
Claire laisse tomber son téléphone, s’accroche à son ventre à deux mains et lave de larmes son visage transfiguré par la douleur. Elle essuie ses joues, serre sa douleur un peu plus fort, et remonte l’escalier qui mène vers sa chambre. Elle se glisse doucement dans la pièce, fait le tour du lit, s’agenouille et murmure à l’oreille du bel endormi.
– Marc, chéri. Elle l’embrasse. Marc, tu peux te réveiller s’il te plait? J’ai besoin de toi.
Marc se relève d’un coup, l’attrape par les hanches, la soulève du sol, la fait rouler sur le lit, et fait mine de la dévorer.
– Non, non, Marc, ce n’est pas le moment s’il te plait. J’ai besoin de toi. Marie est à l’hôpital. Je ne peux pas conduire. Il faut que tu m’y emmènes tout de suite.
Pendant tout le trajet, Claire ne dit pas un mot. Le visage collé à la vitre, la main serrée sur son ventre, elle observe la route à travers la buée de sa respiration. Elle ne pense à rien, elle ne fait que sentir. Elle sent le parfum viril de Marc, le désodorisant boisé, sa main posée sur sa cuisse depuis qu’ils ont quitté la maison. Elle sent l’odeur de son sexe tellement forte qu’elle lui donne envie de nouveau. Elle sent la vitre glacée contre le bout de son nez, le souffle chaud de sa respiration qui se condense au contact du froid. Elle sent la douleur dans son ventre, la douleur dans son coeur, sa tête qui fait mal.
Marc s’arrête devant l’entrée de l’hôpital avenue de l’Observatoire.
– Je gare la voiture, et je m’installe à la cafét. Appelle-moi si tu veux que je vienne.
Claire se serre contre lui, se laisse embrasser, et quitte la voiture. Elle entre dans la maternité par la porte vitrée, et se dirige directement vers l’accueil.
– Bonjour madame, le service d’Orthogénie s’il vous plait.
Sans lever la tête de son ordinateur, la jeune hôtesse demande :
– C’est pour une consultation?
– Non, pour rendre visite à une personne qui doit subir une intervention.
– Prenez l’ascenseur à votre gauche, c’est au troisième étage.
La douleur à l’ovaire droit s’est transformée en une énorme présence que Claire retient toujours de ses deux mains, de peur qu’elle ne prenne la parole devant tous. Elle monte dans l’ascenseur avec une toute jeune femme qui tient aussi son énorme ventre de ses deux mains, soutenue d’un côté par son mari (?), et de l’autre par sa mère (?). Un jeune homme en blouse blanche les rejoint juste avant la fermeture des portes. Il murmure un Bonjour dans sa barbe naissante, auquel tous répondent dans le même murmure, chacun absorbé par ses douleurs. La famille descend au premier Service des urgences de la maternité. Claire et le jeune médecin leur souhaitent bonne chance, et continuent jusqu’au troisième. Claire se presse vers l’accueil. Il est 9h30. On lui dit que Marie n’est pas encore descendue au bloc, chambre 302.
Claire s’avance dans le long couloir sans se presser pour laisser le temps à son corps de prendre l’attitude adéquate. En marchant, elle tire son poudrier de son sac et s’arrange le visage. Surtout ne pas montrer à Marie qu’elle a pleuré, qu’elle a mal. Elle ne doit voir sur le visage sa mère que ce qu’elle y recherche. Elle toque doucement au 302, un Entrez lui répond. Elle ouvre, et voit sa fille assise sur le lit, une charlotte sur la tête, une blouse bleue sur les épaules, un drap jaune recouvrant son corps mince. Raph, son petit ami depuis deux ans, debout à ses côtés, lui tient la main. Dès qu’il voit Claire, il se lève, baisse les yeux et quitte la pièce.
Claire s’approche du lit de sa fille, la prend dans ses bras, la serre contre son coeur et ne dit rien. Pas besoin de parler. Juste se sentir. Fusionner et laisser les corps agir. Leur communion a toujours été un remède pour l’une comme pour l’autre. Mère et fille restent accrochées l’une à l’autre pendant un long moment.
Leur coeur-à-coeur est interrompu par l’arrivée de l’équipe médicale.
– Bonjour mademoiselle, je suis le docteur Brenan, c’est moi qui vais procéder à l’intervention. Bonjour madame.
Claire se lève pour laisser place au docteur. C’est le jeune homme de l’ascenseur ! Elle l’observe pendant qu’il parle à Marie. Il la regarde dans les yeux quand il pose des questions, il écoute ses réponses avec attention, il lui touche la main de manière rassurante. Elle est entre de bonnes mains.
– Très bien mademoiselle, je laisse les infirmières vous préparer. On se retrouve au bloc dans quelques minutes.
Dr. Brenan quitte la pièce en souriant à Marie et à Claire. Cette dernière reste un instant clouée au mur, puis s’élance vers le couloir :
– Docteur, s’il vous plait.
– Oui ?, répond-t-il en s’arrêtant.
– Je suis la maman de la jeune Marie. J’aimerais avoir votre avis s’il vous plait.
– Ne vous inquiétez pas madame, tout va bien se passer, la rassure-t-il.
– Il ne s’agit pas de cela docteur, murmure Claire le souffle coupé par la douleur.
– De quoi s’agit-il alors ?, demande le médecin en fronçant les sourcils.
Claire lève les yeux, plante son regard dans celui du docteur et lui dit d’une voix qui se raffermit au fur et à mesure que la douleur disparaît.
– Il y a vingt ans, j’étais à la place de ma fille. Si je ne m’étais pas levée et que je n’avais pas quitté l’hôpital, elle ne serait pas là.
(Nouvelle soumise en décembre 2014 au concours de nouvelles Edilivre – 48 heures pour écrire, sur le thème du Courage)




Commentaires