Ma marche pour la liberté (Paris, 11 Janvier 2015)
- Kenza B

- 3 mars 2015
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 déc. 2023
Dimanche, j’ai marché.
Et alors, me direz-vous ? Je marche tous les jours, tu marches tous les jours, nous marchons tous les jours mêmes les dimanches.
Je précise, dimanche 11 janvier 2015, j’ai rejoint la marche républicaine à Paris suite aux attentats terroristes qui ont fait 17 victimes parmi des journalistes, des policiers et des civils, et 3 victimes parmi des jeunes français issus de l’immigration africaine endoctrinés par des prédicateurs obscurantistes et fanatiques.
J’ai souhaité conter mon expérience parce que depuis plusieurs jours, sur les réseaux sociaux, sur la presse, dans les débats télévisuels et dans les discussions réelles, je lis et j’entends des choses qui ne résonnent pas du tout avec ce que j’ai vécu. Les débats sont sur ‘’ Je suis Charlie ”, “ Je ne suis pas Charlie ”, sur “ la récupération politique ”, sur la présence de Netanyahu, sur la non présence des officiels marocains, sur l’absence de marches et de démonstrations de cette ampleur pour les morts en Palestine, en Iraq, en Syrie, au Nigéria et dans tous les pays où des exactions sont commises tous les jours contre des civils, etc. Je lis, je partage ce qui me semble pertinent pour enrichir les perspectives individuelles, ce qui fait réfléchir, et surtout ce qui fait sourire et peut-être rire. En général, je poste ce qui a été pensé par d’autres, ressenti par d’autres, réfléchi par d’autres… aujourd’hui, je poste ce qui a été vécu par moi.
Je suis citoyenne Marocaine, résident en France depuis 1 an, épouse de Français et mère d’un enfant Français et Marocain, amie de Français, de Marocains et de citoyens de tous les pays du monde, fan de Wolinski mais qui n’a jamais lu Charlie Hebdo et qui n’a jamais vu ni entendu parlé de ses caricatures sur le prophète avant les événements de la semaine dernière. Je suis donc j’écris !
Le matin, au réveil, je ne savais pas encore si j’irais à la marche. Notre journée était déjà assez chargée entre une invitation pour un brunch à 11h près de République, une invitation pour la galette des Rois à 17h dans le XVème arrondissement, et entre les deux quelques heures de travail dominical à caser pour mon mari, et un repas et une sieste à caser pour notre petit. Les débats au réveil portent déjà sur la ‘marche’ : quel est le meilleur moyen de transport pour aller chez nos amis à République ? Est-ce que les stations de métro sont déjà fermées ? Pouvons-nous y aller en Autolib (voitures électriques en libre service) ? Pourrons-nous nous garer à proximité de leur lieu d’habitation ? Quel moyen de transport pourrons-nous emprunter pour revenir ? Que de préoccupations citoyennes et militantes ! Au final, nos amis Google, Waze, autolib et infotrafic nous rassurent : nous n’aurons aucun mal à atteindre les lieux du festin ni même à en repartir tant que nous quittons avant l’heure du rassemblement, à savoir 15h. Nous décidons donc d’y aller en voiture.
Quand nous sortons de notre appartement, nous sommes accueillis par une journée lumineuse. Le ciel parisien est bleu clair sans un nuage à l’horizon. Le soleil baigne les rues de sa lumière doré mais ne réussit à rien chauffer. On caille sérieusement. Je resserre le col de ma doudoune sur mon cou, j’emmitoufle notre petit un peu plus dans sa couverture. Le froid ne nous aura pas.
La traversée de Paris en voiture est un pur bonheur ce matin : les rues sont vides, les feux de circulation sont rapides, la ville est accueillante. Sur la place de la Concorde, un petit embouteillage nous ralentit : des dizaines d’anciennes voitures portant des couleurs vives, des logos variés et des numéros à trois chiffres, sont arrêtées au pied de la grande roue. Un rallye s’apprête à quitter les lieux pour profiter de ce beau dimanche hivernal.
Jusque-là rien ne laisse deviner les événements que la ville va accueillir quelques heures plus tard. Seuls quelques panneaux publicitaires affichent ‘Je suis Charlie’ sur fond noir. En arrivant place de la République, la circulation est toujours aussi fluide, mais la place est déjà bien pleine. J’aperçois quelques drapeaux tricolores, quelques pancartes dont je n’arrive pas à lire les slogans, quelques caricatures à l’image des dessinateurs assassinés placardées sur la gigantesque statue de la République.
Nous arrivons chez nos amis presque à l’heure dite, et profitons allègrement de ce chaleureux moment d’amitié égayé par les rires et les pleurs de nos bébés.
Vers 13h, nous notons, en regardant par la fenêtre, l’intensification du passage dans la rue : peu de voitures mais beaucoup de marcheurs se dirigent déjà vers la place. Nous décidons de partir rapidement pour rentrer chez nous sans trop de complications. C’est à ce moment-là que je reçois un sms d’autres amis Français et Marocains qui nous proposent de nous retrouver à Opéra pour marcher ensemble. Après quelques discussions sur la meilleure façon de nous organiser, nous agréons avec mon mari que je vais à la marche pendant que lui rentre travailler.
En quittant le quartier, nous croisons des centaines de passants se dirigeant tous vers la même ‘Mecque’ du jour. Nous arrivons à Opéra quelques minutes plus tard. Je quitte mes hommes avec un baiser affectueux et marche vers mon lieu de rendez-vous. Sur moi, je n’ai que mon téléphone et un billet bleu (de 20 euros bien sûr !).
Debout sur les marches de l’Opéra, je grossis le nombre de manifestants qui attendent quelque compagnon de vie ou de marche. Devant nous, la bouche de métro crache des dizaines de personnes à la minute qui se pressent rapidement vers le boulevard des Italiens en direction de place de la République. Les échanges téléphoniques avec mes amis n’annoncent rien de bon : le métro est blindé, et s’ils descendent à Opéra ils ne pourront pas remonter. Je comprends alors que leur but n’était pas de marcher à partir de Opéra mais de se retrouver ici pour repartir ensuite en métro vers République. Je m’agace un peu, sachant que j’y étais à République moi quelques minutes plus tôt. Je décide d’aller marcher toute seule comme une grande… Finalement, un couple d’amis me prend en pitié et me rejoint. Ouf !
A 14h30, le boulevard des Italiens est déjà noir de monde. Nous marchons d’un bon pas en espérant rejoindre le centre de rassemblement dans les temps. Autour de nous, des personnes de tous âges : un couple assez âgé en tenue de sport et baskets se tenant par le bras, une femme aveugle tirée par son chien, une famille nombreuse avec parents, grands-parents, cousins, cousines, enfants, des jeunes de l’école de journalisme portant haut vers le ciel une pancarte ‘Nous étudiants en journalisme nous engageons à ne pas avoir peur et à lutter par nos idées, par nos crayons et par nos claviers, pour la liberté d’expression’ signée de leurs trois noms, etc.
Je m’arrête au milieu de la foule pour faire une photo de la marée humaine qui coule vers la République. Je me fais cogner par un passant qui ne m’a pas vue. Mon ami profite pour nous faire les recommandations de sécurité dans une manifestation : “ Surtout ne pas s’arrêter, sinon tu te fais écraser ”, “ S’il y a un mouvement de foule, nous nous accrochons à un poteau et nous nous tenons les uns aux autres. C’est comme une rivière : si tu tombes dans l’eau et qu’il y a beaucoup de courant, tu t’accroches à un rocher ”. Nous rions mais je suis au bord de la panique. Ce n’est que la deuxième manifestation à laquelle j’assiste, la première étant en 2001 en Argentine dans le cadre de la révolte contre le gouvernement de Carlos Menem et des suivants. La manifestation n’est pas vraiment de notre culture : chez nous, c’est plutôt la prière qui fait office de grand rassemblement national. La prière pour la pluie (salat al istisqa’), la prière de l’aid, la prière pour les morts, la prière du vendredi… En France par contre, il n’y a de grand rassemblement qu’autour de manifestations.
Arrivés à Bonne Nouvelle, le mouvement ralentit. La foule se fait plus dense, les marcheurs se tassent les uns contre les autres et attendent le départ. Pas d’issue vers l’avant, mais à l’arrière les gens continuent à se masser. Je lève mon téléphone vers le ciel pour faire des photos aériennes du boulevard : des milliers de têtes noires, blondes, rousses, chauves, à chapeau ou à bonnet remplissent mon écran. Je ne peux m’empêcher de ressentir une petite angoisse quand la foule se resserre autour de moi. Légèrement sujette à la claustrophobie, je cherche des yeux une issue éventuelle en cas de mal être. Pas de rue praticable à l’horizon ! Je lève les yeux vers le ciel et respire calmement en regardant son bleu. Un escadron de pigeons parisiens survole nos têtes d’un toit d’immeuble à l’autre. Un homme à ma gauche commente ironiquement “ Oh, ce sont des colombes de la paix ! Comme c’est beau ! ” Plusieurs personnes rient de bon coeur.
Un peu calmée, j’observe les personnes autour de moi : tout le monde est calme, tout le monde sourit, les gens parlent entre eux des événements actuels ou de leurs vacances en Italie. Je remarque plusieurs enfants juchés sur les épaules de leurs parents ou marchant à leurs côtés en tenant leurs mains. Je me dis que s’il arrive quelque chose (un mouvement de foule, une attaque de kamikaze,…), je serai davantage triste pour ces enfants que pour ma petite personne. Au moins, j’ai eu le temps de vivre allègrement jusque là et de bien en profiter, pas eux ! Je chasse cette pensée et reviens à ce qui se passe autour de moi.
Une vague d’applaudissements parcourt la foule. Venue de bien loin, elle se gonfle en traversant les marcheurs et se casse à la fin du convoi quand elle atteint les rivages de rues manifestantes. Les derniers applaudissements fusent, la foule retourne à son silence. En plus des ‘Je suis Charlie’ dans toutes les langues (y.c. ‘Ana Charlie’ en arabe), sous toutes les formes et sur tous supports, les pancartes autour de nous affichent ‘Stop à l’obscurantisme idéologique & à la violence’ sur fond blanc, ‘Art, humour, liberté’ écrit par une main brandissant un crayon, ‘Nous sommes liberté, égalité, fraternité’.
Pour faire écho à ce slogan, la foule scande “ Liberté, Liberté, Liberté ” et entonne la Marseillaise. Ne connaissant pas les paroles, j’écoute. Mes amis, Français et Marocaine, chantent aussi. Quand “ aux armes citoyens ” retentit, mes oreilles sifflent, je me dis que ce n’est vraiment pas de circonstance… A la fin de l’hymne national, nous échangeons sur les paroles qu’il faudrait peut-être remettre aux goûts du jour. Une vieille dame, enseignant de professeur civique à la retraite, nous explique d’où vient l’hymne et comment on l’apprend aux enfants dans les écoles en leur expliquant son origine et ce que cela signifie. Elle pense que la devise (liberté, égalité, fraternité) est toujours d’actualité ainsi que le drapeau tricolore mais que l’hymne est un peu décalée. Je me dis que je devrai l’apprendre un jour, avec mon fils, et que je penserai à la mettre dans son contexte pour qu’il comprenne, et que je lui apprendrai aussi “ Manbita al ahrar ” (hymne national du Maroc), aussi dans son contexte.
Le mari de l’enseignante, les écouteurs aux oreilles, nous annonce que le premier rang de la marche, les familles des victimes, vient de démarrer à République. Il est 15h45 et nous n’avons pas encore fait un pas vers la place. Le silence fait place dans la foule.
Dans l’heure qui suit, nous faisons quelques centaines de mètres seulement de Bonne Nouvelle à Strasbourg Saint Denis. La foule chante trois fois la Marseillaise, scande ‘Liberté Liberté’ par deux fois, fait un appel nominatif aux victimes auquel on répond ‘présent’, crie ‘Charlie Charlie’ par moments, et applaudit de temps en temps. Le reste du temps, tout le monde écoute le silence. Recueillement ? Attente ? Méditation ? Tout cela à la fois.
A 16h30, nous quittons le cortège en direction du métro le plus proche. L’évacuation se fait dans le calme, les métros gratuits toute la journée s’enchainent rapidement, pas de cohue, pas de mouvement de foule, juste une belle journée ensoleillée qui se termine à Paris.
Au début de la marche, mon ami nous a demandées pourquoi nous marchions. Je lui ai répondu après une petite réflexion “ Je marche pour la liberté ! Je marche pour ma liberté ! Je marche pour la liberté de chacun d’entre nous ! Pour que nous puissions être ce que nous sommes réellement au plus profond de nous mêmes sans conditionnements, ni limitations, ni peur. Pour que nous puissions nous respecter les uns les autres et ne pas juger. Je marche pour la liberté ! ”
Alors oui, je m’en fous de quels sont les dirigeants politiques qui étaient là. Je n’en ai vu aucun ! Je m’en fous de savoir si je suis Charlie ou tu n’es pas Charlie. Je suis libre, tu es libre ! Je suis présente pour ceux qui sont morts, les 20 (et non pas les 6 les plus connus ou les 17 victimes), et tous ceux qui ont laissé leur vie sur l’autel des obscurantismes, de l’ignorance et de la terreur.





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