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Les rires du coeur

  • Photo du rédacteur: Kenza B
    Kenza B
  • 11 nov. 2012
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 déc. 2023

Quand papa est tombé malade, on m’a dit de faire moins de bruit dans la maison, et de le laisser se reposer. Il avait mal à la tête et avait besoin de dormir beaucoup et de manger peu, comme quand mon petit frère était bébé. Mais quand papa se réveillait, il demandait que mon petit frère et moi, on vienne jouer à côté de lui. Il nous parlait peu, mais nous souriait beaucoup, même quand parfois il s’endormait. Parfois il avait trop mal à la tête, et nous demandait de nous glisser contre lui dans le lit pour que les rires dans nos coeurs apaisent sa douleur. C’est rigolo ces moments où votre coeur rit si fort mais en silence. On sentait le rire passer de mon frère à moi et à mon papa. Et ça repartait de plus belle… “Ces magnifiques rires du coeur, disait papa, sont les meilleurs médicaments du monde!” Mon frère et moi étions fiers de faire mieux que le médecin qui venait le voir tous les jours.

Un soir, papa avait vraiment très mal à la tête. Et nous avons longtemps ri avec nos coeurs. Nous avons tellement ri que sa tête ne lui faisait plus mal du tout : il dormait le sourire aux lèvres comme un bébé heureux. Beaucoup d’amis et de famille sont venus à la maison. Ils avaient des visages tristes et parfois pleuraient. Mais mon frère et moi entendions leurs coeurs rire… Ils montraient juste au docteur qu’ils étaient tristes qu’il n’ait pas trouvé de médicaments pour papa, alors que mon frère et moi avions enfin réussi à apaiser ses maux de tête.

Maman nous a dit de laisser papa reposer en paix, et de nous préparer à l’accompagner vers sa nouvelle maison. Je ne comprenais pas pourquoi il devait partir de notre maison : il y avait suffisamment de place pour tout le monde ici. Mon coeur ne riait pas beaucoup à ce moment, il avait même un peu peur. Maman nous a pris contre elle, mon frère et moi, et nous a expliqués que quand les papas avaient très mal à la tête, des fois ils devaient aller dormir dans le coeur de la Terre qui avait des médicaments pour toutes les maladies. Elle nous a expliqués aussi que les rires du coeur étaient les meilleurs remèdes, et que mon frère et moi avions beaucoup soigné notre papa avec nos rires. Maintenant, nous devions continuer à rire dans nos coeurs pour aider papa à trouver la paix dans le coeur de la Terre.

Pendant que maman préparait papa, ma tante nous préparait pour l’accompagner. Elle nous mit ces magnifiques costumes noirs que papa nous avait fait faire pour la grande fête du village. Et je me rappelais de la première fois qu’il nous avait vus si bien habillés : “Mes beaux petits hommes, disait-il, je suis si fier de vous. Vous êtes si beaux! Les plus beaux du village!” Mon coeur riait encore en se rappelant du sourire de papa et de la lueur de ces yeux, à ce moment-là.

Nous avons pris papa qui était allongé sur son lit et nous l’avons mis sur la belle charrette de Monsieur Karosse le vendeur de plantes. Le cheval avait des fleurs sur la tête, et la charrette était recouverte de fleurs de toutes les couleurs dont les odeurs mélangées me faisaient rire le coeur. Il y en avait une quand même qui me rendait un peu triste, mais elle était mélangée avec les autres, donc j’entendais mon coeur rire encore derrière la tristesse. Ma mère, mon frère et moi marchions derrière la charrette, en nous tenant la main. Je riais beaucoup avec mon coeur pour faire rire maman, parce que je sentais bien qu’elle gardait plus l’odeur de la fleur de tristesse dans son coeur. Et je crois que je réussis un peu parce qu’elle me souriait souvent avec son grand sourire de Maman Douce. Nous avons marché lentement pour être sûrs que tous ceux que nous rencontrions, tous les gens, tous les animaux, toutes les plantes, rient dans leurs coeurs pour accompagner papa dans son voyage vers le coeur de la Terre. C’est un long voyage et il faut beaucoup de rires du coeur pour l’aider à y aller.

Quand nous sommes arrivés au cimetière, j’ai tout de suite compris que papa serait bien dans ce nouvel endroit. Il y avait pleins de petites maisons où habitaient des gens qui, comme papa, avaient eu mal à la tête, ou comme Mamie Belle, voulaient faire la sieste pour toujours. Chacun avait son nom écrit sur sa maison, et la date du jour où il avait emménagé. Chacun pouvait choisir la couleur de sa maison : certains avaient des maisons en pierre grise, d’autres en mosaïque de couleur, d’autres encore en marbre blanc. C’était joli! Mais le plus joli, c’était les arbustes qui poussaient à côté des maisons pour leur faire de l’ombre. Mamie Belle avait un magnifique figuier qui ombrageait sa maison, pour qu’elle n’ait pas chaud pendant sa longue sieste.

La maison de papa était grande ouverte : maman nous a expliqués qu’il fallait faire un trou pour que papa puisse rentrer dans la Terre, et entendre le rire des coeurs. Il semble qu’on entende mieux au fond, surtout parce qu’on est proche du coeur de la Terre, et que c’est elle qui rit le plus fort. On a donc mis papa au fond et on l’a recouvert pour qu’il soit bien au chaud et au calme pour entendre les rires des coeurs… Quand je suis revenu voir papa quelques jours plus tard, il y avait déjà pleins de fleurs sur sa maison, et deux petits arbres au-dessus de sa tête, qui ressemblaient à mon frère et moi. J’ai compris alors que le cimetière est l’endroit où l’on plante les gens qui partent, pour qu’ils puissent nous transmettre le rire de la Terre à travers les fleurs et les arbres!

Aujourd’hui, bien longtemps après son départ, j’entends son rire à travers le bruissement des arbres, et le géranium a toujours cette odeur triste qui fait rire mon coeur.

Je t’aime mon papa heureux!

 
 
 

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